C'est l'histoire d'un pays, d'une ville, de ses habitants, d'un homme. Le pays n'existe plus : c'était la Yougoslavie. La ville a été blessée à jamais : c'est Sarajevo. Ses habitants, en grande partie, ne sont plus les mêmes : les uns tués, beaucoup d'autres partis. L'homme est vivant, mais blessé, lui aussi, pour la vie. Il se souvient, et ces photos sont comme les cicatrices indélébiles de ce souvenir. Aussi indélébiles que celle de la balle qui l'a frappé au visage, un jour comme les autres, parmi les 1395 jours qu'a duré le siège.

"J'ai toujours vécu dans la photo." Milomir Kovacevic est né, a grandi, a appris son métier et s'est passionné pour lui dans la Fédération Yougoslave.. Tout n'y était pas parfait, loin de là. Le socialisme affiché n'avait certes pas les riantes couleurs dont on le parait, le chef de l'État n'avait pas toutes les vertus, les peuples divers n'avaient pas tous les sentiments fraternels proclamés sur les affiches. Mais enfin on y vivait, on avait ses amis à Belgrade, à Zagreb ou à Ljubljana, on pouvait être Croate à Skopje et Serbe à Sarajevo. On s'y projetait dans l'avenir.

Milomir Kovacevic travaillait pour la grande presse yougoslave. Les pionniers qu'il a photographiés souriaient comme il avait souri quand il était lui-même pionnier. Sur ses photos du siège de Sarajevo, il n'y a plus de pionniers, il n'y a que des enfants dont le jouet est une kalachnikov en plastique et qui rêvent d'en avoir une vraie. Du chef de l'État il ne reste que des portraits déchirés, abandonnés, rejetés. Et de la fraternité des peuples...

"Ces photos m'ont permis de survivre." Voilà donc des images qui n'ont pas été prises de l'extérieur par un photographe de passage, si concerné soit-il, mais de l'intérieur du drame. Trois mille bobines : il fallait se les procurer. Il fallait avoir de quoi les tirer (et aller chercher l'eau très loin, au petit matin, à l'heure du brouillard protecteur). Il fallait que le public prenne le risque de traverser les rues sous la menace des snipers pour venir aux cinq expositions qui ont eu lieu pendant le siège à la lumière des bougies. Il fallait montrer, à soi-même, aux autres, au monde, que l'on restait capable d'œuvrer, et solidairement.

Autobiographie, chronique d'un peuple. Sur ces images, des amis aux figures familières. Et les morts : parfois, le photographe venait tout juste de leur parler, ils venaient juste de lui sourire. Dix mètres, et c'était lui. Au début, il photographiait les morts. Au fil des mois, répétitif à l'infini, le massacre est devenu une banalité. Restent les grands cimetières improvisés au détour des quartiers - dans l'un d'eux repose le père de Milomir, assassiné. Reste une photo dans la main d'une mère. Dernier signe pour refuser cette négation de l'humain à quoi voulaient parvenir les massacreurs.

Face à cette négation, il y a cela : des êtres humains, ont tenu. Parmi eux, un photographe a fait la seule chose qu'il savait vraiment faire, a continué de faire ce qu'il avait toujours fait : des photos. Au cœur du désastre, encerclé, acculé par le tir des mortiers et des snipers, il a lutté chaque jour, chaque heure, pour sauvegarder un espace qui permette encore de penser, de réfléchir, de continuer de vivre au milieu des autres, et d'en laisser témoignage. De partager avec eux, comme on partage un morceau de pain.

Retour à l'accueil