LA REPUBLIQUE DE MACEDOINE – Une difficile volonté d'être

Dernière venue dans le concert européen, la République de Macédoine, indépendante pour la première fois de son histoire à l’automne 1991, n’a guère suscité l’intérêt ou la curiosité, si ce n’est au printemps 2001 lorsque les extrémistes albanais ont tenté de la faire exploser.
La bibliographie en langue française s’en ressent. En cinq ans seulement deux ouvrages : ceux de C. Chiclet et de G. Castellan, alors qu’on ne compte plus les livres sur le Kosovo et la Bosnie.

Au carrefour des Balkans, à l’intersection des axes Est-Ouest et Nord-Sud de l’Europe centrale et orientale, sur les axes stratégiques  (militairement hier, économiquement aujourd’hui) Athènes-Vienne et Tirana-Istanbul, la Macédoine a toujours attiré les convoitises du voisinage et des Puissances.

Malgré l’entrée de la Slovénie, de la Hongrie et de l’ex-Tchécoslovaquie dans l’Union européenne le 1er mai 2004, un constat s’impose : l’Europe occidentale est encore trop ignorante vis à vis de l’Europe orientale en général, du cône sud des Balkans et encore plus de la Macédoine. Par ailleurs, loin des schémas simples de l’Etat-nation mis en place durant les temps modernes en Espagne, France et Angleterre, les Balkans mélangent peuples, religions, minorités nombreuses et variées, à tel point qu’en France le terme de Macédoine est lié à une salade composée !

Contrairement à la Croatie, la Bosnie, la Roumanie et l’Albanie, la Macédoine n’a pas connu les affres de la guerre, de la révolution de palais et de la jacquerie. Les événements de 2001 à Skopje n’ont donc  pas été vraiment médiatisés, car moins dramatiques.

La Macédoine est victime de son exceptionnelle situation géographique. Elle a été la victime de tous les adeptes de grandeur : « Grande Albanie », « Grande Bulgarie », « Grande Grèce », mais aussi « Grande Serbie » et « Grande Yougoslavie », voire « Grande Macédoine ». Outre le fait que la Macédoine actuelle est un petit pays, relativement pauvre, enclavé et de plus en plus fragile, le peuple macédonien-slave s’est longtemps cherché, dans des circonstances troublées. Pourtant, en 2005, n’en déplaise à certains, en Macédoine même et ailleurs, il existe bel et bien ce peuple, mais il se cherche de plus en plus sans forcément se trouver. En clair, il doit assumer ses propres contractions :
-    L’apprentissage de la démocratie, tant au niveau politique qu’économique et sociale
-    La gestion de la turbulente, voire séparatiste minorité albanaise
-    La cohabitation avec des voisins plutôt hostiles.
Comme dans l’ensemble des Balkans, le passage à l’économie de marché s’est transformé en mat de cocagne pour toutes sortes de mafias : néo-communistes, ethniques, pseudo libérales… La nouvelle classe politique n’a toujours pas intégré les standards européens de l’économie de marché transparente. Un bon millier de personnes, Macédoniens et Albanais confondus se sont bâtis en quinze ans des fortunes colossales dans l’économie grise, voire carrément noire. A titre d’exemple, le de Skopje, Trifun Kostovski, est soupçonné par les services de renseignements occidentaux d’être en odeur de mafia.
Par ailleurs, les milieux ultra nationalistes kosovars, bulgares et grecs louchent sur cette petite République fragilisée. Malgré tout cela, la République de Macédoine est toujours debout, capable d’affronter les plus grands défis. C’est sa faiblesse qui fait aussi sa force. Ce pays est le « ventre mou » (ce terme n’a ici rien de péjoratif) du centre des Balkans. Le gouvernement grec, pilier de l’Union européenne dans la région, n’a pas intérêt à l’explosion de ce pays. Idem, pour la Bulgarie qui a adhéré en 2007. Pareil pour la Serbie et  l’Albanie qui frappent à la porte de l’Europe à l’horizon 2012-2020. Le seul danger pourrait venir des autorités albanaises kosovares autoproclamées indépendantes depuis le 17 février 2008. Si l’idée de Grande Albanie est une utopie parce que Tirana, la « Mère patrie », s’y oppose totalement, il n’en est pas de même des dirigeants de Prishtina qui rêve d’un « Grand Kosovo », englobant la Macédoine occidentale et la Serbie du Sud-Ouest.
Si la Macédoine est passée « entre les gouttes » de conflits interethniques durs (la guerre du printemps 2001 a fait moins de 200 morts), cela provient peut être de la mentalité du peuple macédonien et de sa longue lutte pour sa reconnaissance. Grecs, Serbes, Albanais, Bulgares, ont résolu leurs principaux problèmes d’identité, au fur et à mesure de la consolidation de leurs Etats-nations, au grès des guerres et des épurations ethniques des XIXème et XXème siècles.
Pour les Macédoniens, il en fut tout autrement ; d’où les séquelles et les cicatrices d’aujourd’hui. Assimilés, à tort ou à raison, à l’élément slave bulgare, ils ont développé leurs spécificités sur le tard –les derniers dans les Balkans- d’où ce manque de référents historiques et cette propension à prendre chez les voisins les symboles de leur identité nationale en construction. Ce qui est considéré à Athènes et à Sofia comme un détournement d’héritage historique n’est que le reflet d’un complexe d’isolement et de non-reconnaissance. La « Macédonité » et le « Macédonisme » sont bien postérieurs à Alexandre le Grand (qui ne serait pas Grec aux yeux de certains « académiciens » de Skopje) et au Tsar Samuel, mais ils ne sont pas un simple produit fabriqué en 1944-45 par Tito comme le prétendent les anti-macédonistes. Ils se sont construits au gré des circonstances régionales et internationales depuis plus d’un siècle. D’où cette lutte acharnée pour la reconnaissance internationale après 1991. Aujourd’hui la majorité des pays reconnaît la République de Macédoine sous ce nom et non sous le terme stupide de FYROM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), imposé encore aujourd’hui par la Grèce dans les instances internationales.
Le dos au mur comme en 1903, 1913, 1941, voire 2001, les Macédoniens se sont battus pour leur reconnaissance, synonyme tout simplement de survie. Nation jeune, pays récent, la République de Macédoine utilise parfois un discours déroutant, où la polémique masque les faiblesses de la réflexion. Pourtant, la réalité sur le terrain n’est pas aussi sombre. Du cône sud des Balkans, c’est certainement depuis 1991,  l’un des pays les plus modérés. Ce jeu d’équilibriste a été conduit d’une main de maître par Kiro Gligorov, le « renard argenté des Balkans », le père de l’indépendance qui a fait sortir sa République de la Yougoslavie sans tirer un seul coup de feu (président de la République de 1991 à 1999 qui après deux mandats à pris une retraite bien méritée) puis par son successeur Boris Trajkovski, mort prématurément dans un stupide accident d’avion le 26 février 2004, peut être considéré comme un cas d’école dans cette péninsule, prompte à s’enflammer.

Les grandes dates pour mieux comprendre la Macédoine :

2-12 août 1903 : Insurrection d’Illinden ; proclamation de la République de Krusevo. Les militants de l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM ou VMRO) prennent les armes pour leur indépendance vis à vis de l’Empire ottoman. Fait unique à cette époque, ils proclament une République où la multiethnicité est affichée et protégée, d’où l’ire d’Istanbul et le non soutient des royautés balkaniques voisines. Les insurgés reprenaient les idées révolutionnaires du Grec Rigas Féraios à la fin du XVIIIème siècle, prônant la libération nationale et sociale dans l’entente entre tous les peuples de la région.

Octobre 1912-août 1913 : Première et deuxième guerres balkaniques pour chasser les Ottomans de la Turquie d’Europe. Le 10 août 1913, par le Traité de Bucarest, la Grèce, la Serbie et la Bulgarie se partagent la Macédoine au lieu de lui offrir son indépendance : 50% pour la Grèce, 40% pour la Serbie, 10% pour la Bulgarie. 

1915-1918 : La Bulgarie alliée de l’Axe occupe la Macédoine serbe et grecque.

1er décembre 1918 : Création du royaume de Yougoslavie sous le nom de royaume des Serbes, Croates et Slovènes. La Macédoine du Vardar devient la « Serbie du sud ».

9 octobre 1934 : Le roi Alexandre de Yougoslavie et assassiné à Marseille par une mercenaire de l’ORIM travaillant pour les fascistes croates de l’Oustacha.

14 mai 1941 : La Macédoine du Vardar est partagée entre la Bulgarie et l’Albanie alliées de l’Allemagne nazie.

29 novembre 1943 : Les partisans de Tito décident du principe d’une Yougoslavie socialiste et fédérative avec les Macédoniens comme peuple constitutif. Les élites macédoniennes commencent à rejoindre les partisans.

2 août 1944 : Les partisans macédoniens décident de la création de la République socialiste macédonienne fédérée à la République socialiste fédérative de Yougoslavie.

15 avril 1945 : Fondation du premier gouvernement macédonien dirigé par l’apparatchik titiste, Lazar Kolichevski.

3 mai 1945 : Création de l’alphabet macédonien, cyrillique dans une variante proche du serbe.

31 décembre 1946 : Publication de la première constitution de la République socialiste de Macédoine.

24 avril 1949 : Fondation de la première université macédonienne à Skopje.

Octobre 1958 : Aboli en 1767, l’archevêché d’Ohrid est rétabli marquant les débuts de l’autocéphalie de l’église orthodoxe macédonienne, autocéphalie proclamée officiellement le 18 juillet 1967.

26 juillet 1963 : Séisme à Skopje : 1.070 morts, 3.300 blessés. L’aide internationale va permettre le premier développement économique du pays.

27 novembre 1968 : Les Albanais de Macédoine manifeste pour l’autonomie de leurs cousins du Kosovo.

Novembre 1989 : La Ligue des communistes de Macédoine se transforme en Alliance sociale-démocrate.

Avril 1990 : Fondation du premier parti politique albanais en Macédoine (Parti de la Prospérité démocratique).

Juin 1990 : Reconstitution de l’ORIM-VMRO. La nouvelle VMRO-DPMNE se veut un parti nationaliste et macédonien proche des droites européennes.

Novembre-décembre 1990 : Première élections législatives libres : victoires des ex-titistes.

8 septembre 1991 : Référendum sur l’indépendance : 95% de oui, les Albanais boycottent massivement ce scrutin.

17 novembre 1991 : Indépendance de la République de Macédoine.

Hiver 1991-92 : L’armée yougoslave quitte la Macédoine sans incident.

11-12 janvier 1992 : Référendum unilatéral de la minorité albanaise sur son autonomie territoriale : 90% de oui. Ce référendum n’est pas reconnu par les autorités.

15 janvier 1992 : Veto grec à la reconnaissance internationale de la Macédoine.

7 novembre 1992 : Premiers affrontements interethniques à Skopje : 4 morts.

8 avril 1993 : La Macédoine entre à l’ONU sous le nom de FYROM.

5 juillet 1993 : Arrivée des premiers Casques bleus à la frontière serbo-macédonienne.

10 novembre 1993 : Arrestation du premier groupe de terroristes albanais à Skopje.

16 février 1994 : La Grèce décrète un embargo contre la Macédoine, ce qui développe la contrebande dans la région. L’embargo sera levé le 15 octobre 1995.

17 février 1995 : Les Albanais inaugurent une « université libre » à Tetovo, repère d’éléments séparatistes.

3 octobre 1995 : La mafia balkanique tente d’assassiner le président Gligorov qui est grièvement blessé, car il s’apprêtait à nettoyer l’économie.

Juillet-août 1997 : Agitation albanaise en Macédoine occidentale : 4 morts.

2 octobre 1997 : Premier accord économique entre la Macédoine et l’UE.

Novembre 1997-juillet 1998 : Campagne terroriste de l’armée de libération du Kosovo dans toute la Macédoine.

Novembre 1998 : Les ex titistes perdent les législatives, l’ORIM-VMRO forment le gouvernement, un gouvernement qui sera largement corrompu.

Mars-mai 1999 : 200.000 Kosovars se réfugient en Macédoine à cause de la guerre au Kosovo.

Juillet 1999 : Après l’entrée des forces de l’OTAN au Kosovo, 80% des réfugiés kosovars quittent la Macédoine pour rentrer dans leurs foyers.

Septembre-octobre 1999 : Les Rroms du Kosovo pogromés par les Albanais se réfugient en masse en Macédoine où la minorité Rrom est reconnue et protégée.

14 novembre 1999 : Boris Trajkovski, un modéré de la VMRO, membre de la petite communauté protestante de Macédoine est élu président de la République.

Janvier 2000 : Apparition de l’Armée nationale de libération de Macédoine (UCKM), composée d’extrémistes-séparatistes albanais qui se livre au terrorisme.

16 février 2001 : Début de la lutte armée de l’UCKM à la frontière macédono-kossovare. L’UCKM procède à l’épuration ethnique contre les Macédoniens et les Rroms.

24 juin 2001 : Cessez le feu sous l’égide de l’OTAN, régulièrement violé par l’UCKM jusqu’en août.

8 août 2001 : Signature des accords d’Ohrid. La guérilla albanaise dépose les armes, en échange la minorité albanaise reçoit une large autonomie et les leaders de la guérilla feront rapidement leur entrée dans le gouvernement.

30 octobre 2002 : Les sociaux-démocrates forment le nouveau gouvernement.

21 janvier 2004 : Suite aux accords d’Ohrid, l’université séparatiste de Tetovo est légalisée par le gouvernement.

26 février 2004 : Mort du président Trajkovski dans un accident d’avion sur les auteurs de Sarajevo. Son successeur élu le 28 avril est le social démocrate Branko Crvenkovski.

1er avril 2004 :  La Macédoine signe l’ASA (Accord de stabilité et d’association avec l’U.E.)

13-27 mars 2005 : Elections municipales entachées de graves fraudes.

5 juillet 2006 : Victoire des conservateurs-nationalistes de la VMRO aux législatives.

29 mai 2007 : Tensions entre les deux grands partis albanais : PDA et BDI

Avril-mai 2008 : Affrontements armés entre PDA et BDI

1er juin 2008 : Législatives anticipées, la VMRO est reconduite.

Fin 2007-automne 2008 : Nouvelles tensions avec la Grèce sur le problème du nom de la République de Macédoine.

Conclusion :
Malgré toutes ses lacunes, la Macédoine est le pays européen (avec l’Espagne) qui protège le mieux ses multiples minorités. Toutes ont le droit de créer des partis politiques, d’avoir leurs médias et leur système scolaire. Avec les nouvelles lois de décentralisation, le bilinguisme est officiel dans toute commune où une minorité dépasse les 20% de la population. Malheureusement, les élites albanaises, à l’instar de certains basques, militent de plus en plus ouvertement pour le séparatisme. Si elles n’arrivent pas à leur fin, c’est parce que les instances internationales s’y opposent de crainte de voir à nouveau les Balkans s’embraser.
Pour éviter cette décomposition, la République de Macédoine a besoin en urgence d’une aide économique qui n’arrive qu’au compte goûte.
En février 1999, Paris et Skopje ont signé un accord douanier de non double imposition. Un an plus tard, la Macédoine signe l’accord de stabilisation avec l’UE. En septembre 2002, le pays adhère enfin à l’Organisation mondiale du commerce. Pourtant le pays a reçu moins d’un milliard d’euros en quinze ans, alors qu’elle aurait besoin de dix fois plus pour sortir de la crise. Depuis l’indépendance, 500.000 personnes ont quitté le pays, toutes ethnies confondues, pour l’Europe et le nouveau monde. 25% de la population survit avec seulement 1,5 dollars par jour. La France est très en retard dans ses relations économiques avec la Macédoine. C’est la Grèce voisine qui est devenue le premier partenaire malgré des tensions d’ordre politique. L’Allemagne, l’Italie et les ex Républiques de Yougoslavie sont aussi très présentes.

Christophe Chiclet
Auteur de : « La République de Macédoine », Paris, L’Harmattan, 1° édition 1998, 2° édition 1999, 190 pages.
 
 

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